Une autre idée de la France

A quelques mois de l’élection présidentielle, la France est confrontée à une situation inédite. Le président de la République en exercice est non seulement menacé d’élimination au premier tour, mais il pourrait même ne pas être réinvesti par son propre parti à l’issue des primaires de la gauche. Cette crise de légitimité n’est qu’un des symptômes d’une société qui se délite, tant à la fois les valeurs de notre République perdent de leur sens, et leur promesse républicaine de progrès, d’émancipation et de paix perd de sa crédibilité.

La gauche par son histoire et ses valeurs a vocation à proposer une alternative. Cependant, ce sont aujourd’hui vers la droite et l’extrême-droite que les citoyens vont se tourner. Les candidats de la première s’affrontent dans une compétition où la dérégulation est le mot d’ordre, pendant que l’extrême-droite se pose en défenseur des travailleurs en empruntant dangereusement un vocable social.

Dès lors, les élections de 2017 sont une échéance qu’aucun militant de gauche ne peut négliger en espérant reconstruire son camp dans « l’après ». Notre responsabilité, alors que notre pays connait de nombreuses ruptures est immense ; elle nous engage à consacrer chaque instant pour le détourner de la voie dans laquelle il semble s’engager.

La gauche ne s’est jamais construite de la confrontation de deux blocs mais d’une synthèse permanente entre l’aspiration d’une révolte sociale et la voie du progrès institutionnel. Cette synthèse, c’est à nous de l’incarner, avec la conviction que seule la gauche peut réconcilier les français.

La revanche des perdants de la mondialisation.

Face à une France intégrée, une France périphérique.

Le rejet de la mondialisation s’est révélé en France par le vote négatif au référendum pour une Constitution européenne. Ce vote a traduit le rejet plus global d’un modèle politique incompris et d’un modèle économique inadapté à la réalité que vivent les classes moyennes et populaires.

En 2008 une prise de conscience plus violente s’est opérée avec la crise des subprimes. Le sauvetage des banques a coûté au total 37% du PIB européen. S’il a permis d’éviter des faillites bancaires, cela a pesé sur le contribuable et grevé lourdement les finances publiques.

A côté, les classes populaires sont laissées sur le bord de l’autoroute : ne bénéficiant ni du rayonnement toujours plus important des grandes métropoles, ni des nouvelles opportunités économiques du libre-échange, elles se concentrent en périphérie des villes et dans les territoires ruraux. La pauvreté et le chômage se développent parallèlement à une économie créatrice de richesses pour ceux qui y ont accès. Les enfants d’ouvriers et d’employés sont les premiers à quitter la classe moyenne que l’ascenseur social avait permis à leurs parents d’atteindre.

S’est ajouté à ce rejet économique une tension identitaire, véhiculée par le Front national et de la fachosphère mais également par notre propre camp. Nous n’avons pas apaisé les débats autour de l’Islam et de l’immigration de Nicolas Sarkozy. D’un coté, le mépris de classe qui n’a pas su ou pas voulu comprendre les peurs en affirmant que seuls les mal-éduqués pouvaient voter Front national et rejeter l’immigration, de l’autre l’autoritarisme à outrance qui a voulu reprendre les termes de la droite. Face aux arrêtés anti-burkini et aux débats nauséabonds que nous avons connu cet été, il aurait fallu une réponse forte du président de la République, rappelant la loi et les libertés qui en découlent.

Quatre chantiers urgents pour éviter le pire

Nous devons reprendre la main et proposer quatre solutions aux crises qui surviennent :

Crise des réfugiés : répondre à l’urgence

Car elle nourrit des fantasmes de plus en plus délirants, nous devons mieux organiser l’accueil des réfugiés en France.

L’Europe a mis en place une politique de forteresse meurtrière et inefficace depuis 10 ans avec la création de FRONTEX. La nouvelle Agence européenne de gardes-frontières marque une nouvelle étape : avec des effectifs renforcés, l’Agence mène une surveillance accrue et éloigne dans des conditions dangereuses les migrants qui empruntent des chemins de plus en plus exposés.

Nous devons de toute urgence créer des corridors humanitaires pour permettre le passage des migrants vers des accueils organisés ou des pays frontaliers lorsqu’ils ne souhaitent pas rester en France. L’argent pour mettre en place ces corridors et un accueil décent, nous l’avons : le budget de FRONTEX a atteint 250 millions d’euros en 2016, réorientons-le pour éviter la catastrophe humanitaire en Europe.

Crise du pouvoir d’achat : justice fiscale et revenu de base

Une idée forte se dégageait du programme de François Hollande : l’alignement de la taxation des revenus du capital sur celle des revenus du travail. Force est de constater que nous n’avons pas mené à terme la réforme fiscale en revenant sur la taxation des plus-values financières, en rétablissant le bouclier fiscal et en augmentant la fiscalité indirecte.

Nous devons financer notre modèle social par un impôt progressif pesant sur tous les revenus (salaires du privé, salaires du public, pensions de retraites, revenus du patrimoine), avec un taux dépendant du revenu global et une CSG progressive. Mener cette réforme tout en baissant la TVA permettrait de retrouver immédiatement du pouvoir d’achat pour les classes moyennes et populaires.

Nous devons aussi réfléchir à la refonte des minimas sociaux à travers un revenu universel: un revenu de 800 € par mois apparaît acceptable. Il serait financé par une réorientation de l’ensemble de l’assiette actuelle de financement de la protection sociale, et également une partie des exonérations de cotisations patronales du Pacte de responsabilité et de solidarité. Il serait majoré pour les retraités, et aurait ainsi vocation à couvrir l’ensemble des besoins minimaux en termes de logement, de santé ou de retraites.

Crise de la mobilité : rompre avec la sédentarité subie

Pour une majorité de Français, faute de pouvoir se déplacer, la vie continue de se dérouler dans le département où ils sont nés malgré les opportunités qui existent ailleurs. La sédentarisation est effective aussi bien pour les jeunes que pour les actifs ou les plus âgés : elle est due à des raisons économiques mais aussi à des barrières psychologiques que nous devons rompre.

La tarification sociale des transports ainsi que leur gratuité pour les jeunes et les familles vivant en dessous du seuil de pauvreté est primordiale. Des voies et aires de covoiturage doivent être créées dans toutes les périphéries des grandes villes. Aussi, la loi doit fixer un panier de services minimaux garantis par l’État sur tout le territoire et créer un objectif opposable d’égal accès à ces services.

Crise de l’identité : lutter contre la radicalisation

Il n’y a pas d’explication ethnique à la radicalisation, pas moins qu’il ne peut y avoir d’explication sociologique à tous les coups : certains terroristes étaient issus de la classe moyenne et tous les jeunes rejoignant la Syrie ne viennent pas d’un quartier prioritaire.

La seule question qui puisse nous mobiliser dans la lutte contre la radicalisation doit être celle de la société que nous voulons ; celle qui doit donner du sens, montrer la voie, faire régner des valeurs et donner confiance à sa jeunesse.

Pour cela, il faut développer un vrai système d’adultes-relais via les associations de proximité pour relayer le message républicain et organiser la vie citoyenne des quartiers, ainsi qu’analyser de façon critique les médias et toutes les informations qui se trouvent sur le net.

La radicalisation se fait aussi en prison : le gouvernement est allé dans le bon sens en instaurant la contrainte pénale et en lançant un plan de lutte contre la surpopulation carcérale. Mais nous ne pouvons nous contenter d’une solution-rustine qui consisterait à construire plus pour enfermer plus. La réinsertion doit maintenant passer par un intérêt accru envers le contenu des journées des détenus, avec des activités scolaires mais également péri-scolaires obligatoires (théâtre, sport, ateliers de discussions…).

 

Inventer un nouveau rapport àl’économie.

L’Etat doit être stratège.

Dans un contexte d’intense compétition économique, la France consent depuis trop longtemps à libéraliser son économie sous la pression des traités européens, se privant des leviers nécessaires aux transitions économiques et écologiques. Nous l’avons vu avec Alstom, l’État réagit trop souvent en urgence et en précipitation.

Constatant l’échec de cette logique, nous proposons le retour d’un État stratège qui s’appuie sur ses forces productives pour relancer l’économie et engager les transitions du XXIème siècle.

L’État stratège mettra ainsi fin au processus de privatisation pour reprendre le contrôle des secteurs des transports, de l’énergie, de la distribution de l’eau. Cela permettra d’une part d’accélérer la modernisation de ces secteurs dont l’impact sur climat est encore trop important, et d’autre part d’organiser ces réseaux de manière à ce que l’ensemble du territoire soit desservi et bénéficie ainsi de cette réindustrialisation.

Par ailleurs, les nombreux allègements de cotisations sociales qui n’ont permis ni de financer les investissements, ni de remplir les carnets de commande devront être redéployés. D’une part, pour soulager les collectivités territoriales qui pourront ainsi augmenter leurs investissements, et d’autre part vers le financement des PME qui souffrent du manque de confiance des établissements financiers en leurs projets.

Une économie du partage ?

Le poids croissant de l’économie dite « collaborative » est à la fois l’indicateur d’une volonté de rapprocher les individus dans les échanges mais également un risque pour la viabilité de notre modèle social.

L’État et les collectivités peuvent alors jouer un rôle d’encouragement, par exemple en privilégiant les acteurs locaux pour les commandes publiques (restauration collective, équipement) et en œuvrant pour la mise en place de fablabs et d’espaces de coworking pour les entreprises de la French Tech.

Si les travailleurs concernés peuvent apprécier l’apparente flexibilité des conditions de travail, il apparaît très rapidement deux écueils, à savoir les conditions de travail des prestataires de l’économie collaborative et la contribution des plateformes aux finances publiques.

Un renforcement des moyens de l’URSSAF et des inspections du travail doit alors permettre de déceler les situations s’apparentant à du salariat et ainsi requalifier le contrat. L’ouverture d’un droit obligatoire à la formation pour les prestataires à la charge des propriétaires de plateforme doit s’opérer, ainsi que le déploiement définitif d’une sécurité sociale professionnelle.

Une réflexion sur la place importante qu’occupe de grands groupes étrangers dans l’économie numérique doit être menée. Cela pose la question de la dépendance des starts-up française face aux mastodontes avec la question récurrente de la neutralité du net mais aussi celle de sa fiscalité, le nombre d’entreprises réalisant des profits en France sans s’acquitter d’impôts n’étant pas acceptable.

 

Pour une révolution de la représentation politique.

La sociologie et la territorialité particulière de la France n’ont pas permis l’émergence d’un mouvement contestataire de gauche. Pire encore, elles ont accentué les fractures qui préexistaient la double crise économique et politique. Lorsqu’elle vote encore, cette France périphérique fait le choix du Front National, parti contestataire qui semble à leurs yeux le seul à même de répondre à leur situation sociale.

Les primaires, et maintenant ?

La primaire de 2011 a été pour la gauche un bel exercice démocratique. Cependant, avec le recul de ce quinquennat, nous pouvons nous demander si François Hollande a réellement bénéficié de plus de légitimité que ses prédécesseurs dans l’exercice de son mandat.

Si on ne fait pas des primaires un véritable moment de débats et d’intégration des citoyens dans le processus politique, elles ne sont en réalité qu’un artefact démocratique, absorbées par les jeux politiques classiques. Les primaires ne comblent pas tout le fossé entre politiques et citoyens : le fonctionnement même de cette logique pousse certains citoyens à se sentir dépossédés des élections et à mettre en œuvre des stratégies contre-productives, le réel premier tour se jouant en interne des logiques partisanes.

Il nous faut, pour maintenir cet exercice et en faire un vrai levier démocratique, le transformer en un réel temps de débat pour construire un projet commun, pouvoir se rassembler autour de grandes propositions de transformation sociale et non juste un choix entre plusieurs personnalités individuelles. Le candidat pourrait proposer une liste de ministres avec le titre des ministères qu’il souhaite créer : cela éviterait les batailles d’égo et les votes personnifiés et l’on pourrait plus discuter de propositions.

L’efficacité démocratique en actes.

Notre démocratie doit évoluer de manière urgente pour retrouver de la crédibilité auprès des citoyens. C’est par elle que nous pouvons susciter une légitimité suffisante à nos choix politiques pour s’opposer aux autres forces de la société, intérêts économiques privés et conservatismes de tous types.

La question de la représentativité de nos élus est la première que nous devons nous poser. Aujourd’hui, les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 82 % de l’ensemble des députés, et seuls 2% d’entre eux sont des ouvriers ou employés (milieu social de plus de la moitié de nos concitoyens). La non-représentativité de nos élus ne laisse pas en reste la question de la « pluralité visible ». La reproduction politique fonctionne à l’identique de la reproduction sociale de notre société : nous devons mettre en place une véritable parité sociale.

Le gouvernement est allé dans le bon sens avec l’interdiction du cumul des mandats dès 2017 et il est aujourd’hui impensable de proposer, comme le fait la droite, de revenir sur cette évolution. Au contraire, il est pour nous important d’aller encore plus loin dans la démarche, en prônant désormais le non-cumul dans le temps. Nous proposons ainsi pour les nouveaux élus un mandat d’une fonction unique, qui se composerait en deux mandats dans le temps maximum, ce qui limiterait de fait l’âge auquel les élus restent en fonction.

La période de crise démocratique que nous traversons ne laisse pas de doute quant à la nécessité de se réinventer. Ainsi, les perspectives d’évolution des conditions de vote sont diverses, à l’exemple des propositions de votes en ligne ou par correspondance. Il est également nécessaire de continuer de se battre pour le droit de vote aux élections locales des étrangers résidant légalement en France depuis 5 ans, engagement malheureusement non tenu du candidat Hollande en 2012.

Redonner du sens et du souffle aux initiatives militantes.

Le mouvement « Nuit debout » n’a pas réussi à transformer l’essai d’un projet démocratique et citoyen en dehors des appareils politiques, et le logiciel de la gauche semble enrayé. Pourtant, il n’y a jamais eu autant d’initiatives citoyennes, écologistes et intellectuelles, de réflexion sur la forme des institutions et la participation politique.

Une grande plateforme pour fédérer les initiatives.

La politique, c’est l’art de donner aux idées une force qui les rende capables d’affecter le plus grand nombre. Le problème aujourd’hui est celui de l’impuissance de nombreuses initiatives qui ne débouchent pas sur de véritables contre-pouvoirs citoyens. Passer par l’élection, ou des conseils constitués, c’est déjà filtrer l’accès à la gestion du commun.

Or, nous devons redonner à la vie démocratique des espaces de débat sur la construction du commun, l’organisation et la surveillance du pouvoir. En créant une plateforme dédiée à toutes les initiatives et les idées, gérée par une autorité indépendante, nous fédérerons les idées et en ferons une véritable économie.

Cette économie de la connaissance à la portée de tous permettrait de valoriser les débats et de rassembler les porteurs d’idées afin qu’ils puissent traduire la recherche et l’écriture en action politique.

Une information transparente et horizontale.

Enfin, parce que la démocratie ne s’organise pas qu’au travers des temps d’élections, il est urgent d’évoluer sur les problématiques de transparence et de liberté d’informations. La France se doit d’être un modèle en matière de respect des droits de l’Homme. C’est pourquoi les lanceurs d’alerte ou autres sentinelles citoyennes doivent être protégés. La loi Sapin II instituant un statut et une protection des lanceurs d’alerte doit revoir ses formulations vagues pour permettre à tout individu ayant connaissance de faits illégaux d’être protégé de représailles. Une saisine directe du Défenseur des droits doit être prévue, au lieu d’avoir à passer par un supérieur hiérarchique.

Renouer avec la démocratie, c’est aussi développer la démocratie locale et plus directe. Ainsi, la promotion et le développement des conseils citoyens et comités consultatifs (conseils des enfants, conseils des jeunes, des sages, de quartiers…) est primordiale pour permettre aux citoyens d’être en lien direct avec la politique menée dans leur lieu de vie. Pour que cette démocratie participative soit efficace, elle doit être repensée en termes de fonctionnement, d’horaires, de considération de ce qui y est dit – personne ne s’investit dans une instance qui n’est qu’une coquille vide.

Le numérique est également une solution majeure pour cette question, car mis au service du débat et de la citoyenneté, il permet un investissement important des citoyens dans le débat public – des villes comme Paris ou Nantes s’appuient d’ailleurs déjà sur de nombreux outils numériques, pour alimenter les débats sur les transformations des quartiers.

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